Drogues : reprendre le contrôle, par Olivier Bertrand

Analyses et reportages sur la question des drogues se multiplient ces temps-ci dans les médias. Bonne occasion pour les citoyens de découvrir quelques chiffres qui définissent un état de lieux que trop peu de responsables politiques acceptent de regarder en face.

Un reportage de France O consacré au trafic international rappelait par exemple que le commerce de la cocaïne entre l’Amérique du sud et l’Europe a été multiplié par 10 en 10 ans. Ce document montrait à voir aussi les moyens déployés par la police des frontières secondée par des militaires pour arriver à stopper les « Go Fast », c’est-à-dire des navires très rapides transportant jusqu’à 300 kilos de résine de cannabis du Maroc aux cotes européennes. Si des moyens colossaux (navires militaires, hélicoptères, des 10 aines d’hommes surarmés…) permettent environ une fois par semaine et après une longue traque d’intercepter un Go-Fast, c’est en réalité plus d’une dizaine de ces embarcations qui rallient chaque jour les cotes européennes !

Un autre reportage (M6) donnait un aperçu du développement du trafic de cannabis sur le territoire français, en l’occurrence à Marseille. Les policiers estiment que ce trafic est en très forte croissance et aurait dépassé en 2011 les 300 tonnes pour l’ensemble du territoire.

Face à l’augmentation du trafic liée à une augmentation du nombre de consommateurs (plus de 5 millions aujourd’hui en France), les moyens déployés par la Police et la Douane apparaissent dérisoires. Dans tous ces reportages nous voyons des policiers arrêter des petits dealers et parfois des plus gros trafiquants … tout en reconnaissant que depuis des dizaines d’années un chiffre n’a pas bougé : plus de 90% du trafic échappe à la police avec de nombreuses zones où ces commerçants de la drogue agissent en toute impunité.

A Grenoble, cette situation est bien connue des services de police, des élus locaux et bien sûr des habitants. Comme à Marseille, un des principaux lieux de deal se situe à quelques dizaines de mètres de l’Hôtel de Police. Interrogés à plusieurs reprises, les policiers s’avouent incapables de mettre fin à un trafic qui répond avant tout à une logique d’offre et de demande très classique. Le quartier Très Cloîtres, par exemple, est devenu un lieu de deal parce qu’il est idéalement situé en centre ville. Quand la police intervient pour appréhender un dealer, quelques heures après, le trafic reprend…

Le trafic de drogue pose de graves questions de santé publique et de sécurité. A Grenoble comme partout ailleurs, l’argent généré par ce commerce est tellement important que ses acteurs s’organisent en véritables groupes mafieux avec beaucoup de violence et ponctuellement des meurtres pour le contrôle de territoires. Surtout, les dealers prennent « en otage » des quartiers entiers. Des montées d’escaliers sont bloquées avec des encombrants (caddies, canapés…) dans certains immeuble pour se protéger des descentes de police. Seul l’ascenseur reste accessible aux habitants qui vivent dans la peur permanente.

Dans notre ville, les quartiers Mistral et Teisseire vivent en partie sous la coupe réglée des dealers. Cette situation est intolérable. Notre République n’a pas le droit de laisser une partie de la population des quartiers déjà défavorisés à la merci des gangs mafieux.

Cette situation ne fait qu’empirer. Mais manifestement les  responsables politiques restent encore majoritairement incapables de dépasser les tabous qui entourent les questions des drogues. Leur approche est idéologique, émotionnelle et faussement sécuritaire. La seule réponse actuelle – prohibition/répression – conduit à une escalade entre bandes et policiers, alors que toutes les personnes qui connaissent un peu le problème, à commencer par les policiers eux-mêmes, savent pertinemment qu’on ne viendra jamais à bout du trafic.

Face à cette situation scandaleuse qui détruit des vies et fait chaque jour reculer la république, il n’y a pas d’autres solutions que de « tuer le trafic » en donnant à l’Etat les moyens de contrôler le commerce de ces drogues. Cela s’appelle la légalisation, un mot qui fait peur à beaucoup d’élus qui n’ont pas le courage d’affronter la question de face. Mais ont-ils une autre solution ? Comment faire pour soustraire aux mafias les quartiers qu’elles contrôlent et les milliards d’euros qu’elles engrangent via le trafic de drogue ?

Évidemment une légalisation des drogues demande une législation stricte ayant comme objectif de venir en aide aux toxicomanes et de faire baisser la consommation. Comme sur le tabac finalement.

Pour le cannabis, il est possible de mettre en place un « marché passif », c’est-à-dire un marché contrôlé par l’Etat (dans les débits de tabacs par exemple), sans marque et sans publicité. Il est même possible de prélever une taxe, comme pour les cigarettes, permettant de financer une véritable politique de prévention et de soin pour les personnes dépendantes.

Pour la cocaïne, l’héroïne et les drogues de synthèse, il serait possible d’organiser la délivrance de produits sous contrôle médical. Dans ces conditions, le trafic illégal continuera probablement à exister mais il sera très fortement affaibli. Suffisamment pour que la République reconquière ses territoires perdus …

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